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La Garde Corse Papale et le peuplement corse du Trastevere à Rome

Uniformes des gardes corses du pape
Uniformes des gardes corses du pape

Le peuplement corse dans le quartier du Trastevere était si important que les corses au service de la papauté finirent par avoir leurs propres unités Domaine public

Dans notre article sur la Basilique San Crisogono nous avons brièvement évoqué le fait qu’elle était devenue l’église nationale des corses de Rome or, lors de notre dernière visite à Rome, après avoir exploré la crypte nous sommes allé voir le prêtre qui se trouvait là pour lui demander si il pouvait nous éclairer sur l’histoire de la Garde Corse Papale dont nous avions entendu parler quelques semaines auparavant. La réponse du prêtre nous laissa interloqués :

« les corses ? mais ils sont là les corses, ils sont là ! », et il nous présenta Yviu Pasquali le président de l’association « di a Gardia Corsa Papale » ainsi que Stefanu Marchetti, l’historien de l’association ! Autant vous dire que nous avions beaucoup de questions pour eux, et Yviu Pasquali a eu la grande amabilité de bien vouloir, à notre retour, nous raconter par écrit la grande aventure des corses de Rome.

 

 

 

 

La présence de corses à Rome remonte à la fin de l’antiquité

Viaggio Italia : Bonjour, lors de notre dernière visite à Rome le hasard a voulu que nous nous rencontrions dans la Basilique San Crisogono, située dans le quartier du Trastevere à Rome, et la conversation que nous avons eu au sujet de la Garde Pontificale Corse et, plus généralement, du peuplement corse dans ce quartier de Rome nous a passionné. Pourriez-vous en quelques mots nous rappeler le contexte historique et le rôle qu’a pu tenir cette Garde Pontificale dont nous ignorons à peu prêt tout en France ?

Yviu Pasquali :  Oui, nous nous sommes rencontrés en la Basilique de San Crisogono, anciennement église nationale des Corses depuis 1445, dans le quartier du Trastevere, lui-même anciennement quartier des Corses tout près du port de Ripa qui était supervisé et géré par des marins Corses. La Corse est une terre Vaticane depuis Charlemagne et Pépin le bref, elle fait partie des territoires du Vatican. Christianisée à partir du 2ème siècle et géographiquement très proche de la péninsule italique, la corse à toujours eu des échanges privilégiés avec ce qui était appelé a terra ferma. Les Corses sont présent à Rome à partir du 4ème siècle et, au 6ème siècle sont appelés par le Pape Léon IV à garder les murs de Rome.

Rome étant la ville de la papauté, les Corses furent au service des papes, constitués en gardes milices et régiments pour la protection de Rome et du Vatican durant de nombreux siècles; de leurs casernes dans la ville ils avaient un rôle de gendarmes et de gardes de la paix.

Si une des créations officielles de ce corps date de 1600, ils sont encasernés et utilisés au service du Saint-Siège depuis plusieurs siècles auparavant. Ils sont, durant toutes ces périodes, entre 600 et 800 gardes originaires de toutes les pièves et villages de Corse. Les gardes corses faisaient partie des troupes papales présentes à la bataille de Lépante contre les armées Turques. Leur implantation était telle qu’ils avaient un quartier, celui du Trastevere, et une église, San Crisogono, où justement ces gardes et milices, officiers et soldats avaient eus le privilège de pouvoir se faire enterrer.

La garde Suisse, qui fut elle créée en 1506 en tant que garde rapprochée du pape, était bien entendu complémentaire du système de protection du Vatican qui à l’époque avait main mise sur la totalité de Rome, et non pas, comme de nos jours, sur la seule superficie du Vatican de 2016. La garde Corse, et donc les corses installés dans la ville éternelle, ont donc aussi participé et contribué au développement et au rayonnement de Rome durant de longs siècles.

Malgré la dissolution de la Garde Papale Corse le peuplement corse du Trastevere subsiste

Viaggio Italia : La Garde Pontificale Corse a été officiellement dissoute à la demande de Louis XIV en 1664, pourriez-vous nous dire ce qu’il est advenu des gardes et de leurs familles qui s’étaient installés dans le quartier du Trastevere, et plus généralement nous dire ce que vous avez découvert sur l’ampleur du peuplement corse dans ce quartier de Rome ?

Yviu Pasquali : Louis le quatorzième dans sa stratégie de domination européenne se devait d’imposer sa puissance au roi d’Espagne, ainsi qu’au Pape qui avait trop d’importance. Pour se faire son ambassadeur le Duc de Créquy eut certainement pour mission de chercher un prétexte afin que son Roi puisse intervenir officiellement avec une raison à sa convenance. C’est pour cela qu’après plusieurs altercations et accrochages importants entre les gardes corses et les gardes du duc basés au palazzu Farnese, toujours ambassade de France de nos jours, il y eut une échauffourée avec des morts.

Louis XIV eut alors son prétexte pour imposer au Pape le traité de Pise où il demandait la restitution d’Avignon et, entre autres, l’élimination et la radiation de la garde Corse qui selon ses dires lui avait fait affront. Pour fêter sa victoire et imposer sa puissance Louis XIV fit construire une grande pyramide à Rome ou il fit inscrire que la Nation Corse était indigne de servir le Saint-Siège, il fit aussi battre une monnaie avec cette pyramide.

Pour punition des Gardes corse furent suppliciés et mis à mort, d’autres durent fuir pour ne pas partager ce sort. Mais la papauté ne pouvait se passer du savoir, de la fidélité et du professionnalisme de tous ces gardes corses et,malgré la soit-disant dissolution de ce corps, les corses restèrent au service du Vatican jusqu’à Napoléon III. Les derniers gardes Corses servirent à compléter les troupes de Napoléon III. Comme entre temps la France avait envahi et annexé la corse pour des raisons stratégiques que nous connaissons, la garde corse s’éteint logiquement.

Malgré cette histoire tourmentée les corses durant des siècles ont su devenir citoyens romains, certains sont devenus de grands chirurgiens ou des hommes politiques. Les marins Corses trouvèrent à l’embouchure du Tevere une statue de la Vierge qu’ils portèrent dans leur église en 1505, elle est vénérée depuis tout ce temps, et la festa di Noantri est une des plus grandes fêtes et procession de Rome.

vue de la statue de la Vierge à Saint Agathe Rome

Cette Statue de la Vierge repêchée dans le Tibre par des marins corses est aujourd’hui visible dans l’église Sant’Agata in Trastevere, en face de la basilique San Crisogono Crédit photos www.viaggio-italia.fr sous licence Creative Commons

L’Arciconfraternita del Santissimo Sacramento e della Santissima Madonna del Carmine a été créée en 1543 par les corses de cette garde milice et existe toujours, et est aujourd’hui installée à Santa Agata avec la Statue della Madonna del Carmine.

L’association Gardia Corsa Papale poursuit son travail et renoue les liens entre Rome et la Corse

Viaggio Italia : Aujourd’hui, avec votre association « Guardia Corsa Papale » vous avez entrepris de faire revivre cet épisode méconnu de l’histoire de la Corse (et du Saint Siège), pouvez-vous nous raconter comment vous est venue cette envie et comment vous vous y êtes pris pour lancer vos recherches et renouer des liens entre la Corse et Rome qui s’étaient distendus de longue date ?

Yviu Pasquali : Je connaissais vaguement cette histoire que j’ai voulu approfondir et faire connaître à tous . C’est pour cela que j’ai créé l’Associu di a Guardia Corsa Papale pour honorer la mémoire de ces milliers de Corses qui furent au service du Saint-Siège, et réhabiliter leur histoire très importante pour nous. Il m’a fallu pour cela m’entourer de gens passionnés, me rapprocher d’historiens compétents, de trouver les sources connues dans les bibliothèques, de rencontrer des gens qui eurent accès à des documents aux archives du Vatican.

Par chance après notre rencontre avec les confrères de l’Arciconfraternita del Carmine – et surtout Giampiero Romani- nous avons eu accès à leurs archives et nous avons constaté avec quelle ampleur les corses étaient impliqués dans la vie religieuse du Trastevere.

C’est chemin faisant et au travers de rencontres fortes et amicales que j’ai découvert avec passion cette histoire qui m’a emmené à travers les ruelles de Rome voir les endroits qu’avaient fréquentés et arpentés si souvent les milliers de gardes Corses, pour le bien-être et la tranquillité des romains et des pèlerins de cette cité antique.

La Corse ne se trouve qu’à 200 km de Rome qui est un débouché naturel, historique, culturel, linguistique, religieux et économique. Ignorer cette histoire serait une erreur et un manque certain pour ce que nous sommes. Si les liens s’étaient distendus entre l’île et la capitale italienne, la politique de la France vis à vis de la Corse y est bien pour beaucoup.

Viaggio italia : A ce jour quelles sont vos principales satisfactions, les principales manifestations que vous avez pu organiser et à quelles futurs événements pouvons-nous nous attendre ?

 Yviu Pasquali : Depuis 3 ans à travers l’histoire de cette garde Corse papale nous œuvrons au rapprochement culturel, religieux et sportif afin de renouer les liens séculaires entre les gens de ces deux rives de méditerranée.

En 2014 nous avons fait une conférence à l’université de Roma 3. Nous organisons annuellement une messe en langue Corse en la Basilique de San Crisogono lors de la fête de Notre Dame du mont Carmel en juillet avec une procession, et nous sommes en préparation de la troisième pour 2017.

Nous faisons aussi des recherches sur les vêtements, l’armement et les tenues de ces soldats pontificaux.

Nous avons jumelé l’Arciconfraternita del Carmine de Rome avec l’Archiconfrérie de Saint Joseph de Bastia.

Nous avons créé une association à Rome pour faire le pont avec celle de Corse et avons invité plusieurs fois des confrères Romains à participer à des manifestations religieuses en Corse et nous sommes très nombreux à participer tous les ans à la procession de la Madonna Fiumarola à Rome.

Par ailleurs, nous avons mis des équipes de football de Rome et de Corse en contact pour organiser des rencontres sportives.

Nous avons fait acquisition d’une chapelle grâce à la municipalité de Piedicroce en Castagniccia (Santa Divota) pour y installer une exposition permanente concernant cette histoire et sur le travail de notre association.

Nous sommes en contact avec plusieurs associations et institutions Romaines et, à notre grande surprise, nous sommes souvent contactés par de nombreuses personnes qui nous offrent de nouvelles et importantes informations. Nous attendons la venue en Corse de la fameuse statue di a Madonna de Noantri ainsi que de nombreux échanges avec les confrères du Trastevere. Nous sommes très satisfaits d’être suivis par des gens de toute la Corse pour faire connaître cette belle et longue histoire qui le mérite bien. Deux grands reportages de 52 minutes ont déjà été conçus et de nombreux articles de journaux ont honoré notre long travail.

Affiche garde papale corse

L’association Guardia Corsa Papale a pour mission de faire revivre l’histoire de la Garde Corse Papale, et plus largement des corses de RomeCrédit photos Associu Guardia Corsa Papale

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